Depuis la reprise du site pétrochimique de Berre-l'Étang (Bouches-du-Rhône) par le nouvel actionnaire Aequita, qu’est-ce qui a changé pour les salariés ?
Le groupe américain LyondellBasell a cédé ses actions au fonds d’investissement privé allemand Aequita et le site exerce désormais sous la dénomination Velogy. Les contrats de travail et l’employeur n’ont pas été modifiés du seul fait de cette opération. En revanche, la question essentielle reste entière : quel projet industriel l’actionnaire porte-t-il pour Berre ? Les salariés ont continué à faire fonctionner les installations, mais ils attendent désormais autre chose que des intentions générales. Ils veulent connaître les objectifs, les investissements et les moyens humains qui permettront de préparer l’avenir.
Pourquoi l’enjeu de la sécurité est-il aussi central dans vos préoccupations ?
Nous parlons d’un site pétrochimique classé Seveso seuil haut, situé à proximité immédiate de la ville. La sécurité des salariés, des installations, des riverains et de l’environnement exige des moyens durables. Nous demandons des garanties sur le système de gestion de la sécurité, les compétences critiques, les inspections réglementaires et les ressources opérationnelles. La sécurité industrielle n’est pas négociable : elle ne peut jamais devenir une variable d’ajustement budgétaire.
Avez-vous des éléments concrets sur d’éventuelles difficultés de maintenance ou de gouvernance ?
Les représentants du personnel font état de reports d’opérations, de restrictions budgétaires et de décisions tardives concernant la maintenance préventive. Nous demandons que ces situations soient documentées plutôt que de laisser prospérer les inquiétudes. Nous voulons connaître chaque année le retard de maintenance, les inspections reportées, les dérogations techniques et les indicateurs de maintenance préventive. Il faut aussi clarifier les responsabilités : quelle autonomie réelle conserve la direction locale pour arbitrer des sujets industriels et de sécurité ?
Le grand arrêt réglementaire de maintenance prévu en 2029 cristallise les inquiétudes. Qu’exigez-vous ?
Ce grand arrêt doit permettre des travaux majeurs de maintenance, de fiabilisation et de sécurité. Plus de 100 millions d’euros d’investissements ont été évoqués publiquement pour cette échéance. La CFE-CGC demande à Aequita de confirmer par écrit le montant, son financement, son calendrier et les travaux couverts. Nous souhaitons aussi disposer d’informations vérifiables sur les sommes qui auraient été affectées au site lors de la cession des titres, notamment pour le grand arrêt et les engagements sociaux. Quelle est leur disponibilité réelle et quelle utilisation est prévue ? Rien ne doit fragiliser les opérations indispensables à la maîtrise des risques.
Quel document attendez-vous de l’actionnaire pour sortir de l’incertitude ?
Nous exigeons un véritable business plan et un plan industriel engageant pour 2027-2031, devant présenter les productions stratégiques, les marchés prioritaires, les objectifs industriels, les investissements et les compétences nécessaires. Sans trajectoire détaillée, il est impossible pour les salariés et le CSE d’apprécier les choix de l’actionnaire ni d’anticiper leurs conséquences. Ce plan doit être chiffré, argumenté et assorti d’échéances.
Les investissements doivent-ils faire l’objet d’engagements distincts ?
Oui. Nous demandons un programme pluriannuel sur cinq ans, présenté devant le CSE, qui distingue clairement les investissements de sécurité, de maintenance, de maintien des actifs et de développement. Les montants prévus, les priorités et les calendriers doivent être accessibles. Nous souhaitons également une revue annuelle devant le CSE : engagements pris, investissements effectivement réalisés, écarts éventuels et mesures correctives. La confiance ne se décrète pas ; elle se construit sur des résultats contrôlables.
Quelles garanties demandez-vous sur l’emploi et les savoir-faire ?
D’abord une photographie transparente des effectifs et une trajectoire jusqu’en 2030 : combien de salariés demain, quels recrutements, quels métiers en tension, quels départs remplacés, etc. Et nous attendons une réponse explicite à cette question : quel est l’effectif industriel cible de Berre à l’horizon 2030 ? Nous réclamons par ailleurs une cartographie des compétences critiques, un programme de recrutement, la transmission des savoir-faire et des plans de succession identifiés pour 100 % des fonctions critiques. L’avenir d’un site dépend autant de ses équipes que de ses équipements.
Vous en appelez à connaître précisément la place de Berre dans la stratégie européenne d’Aequita. Pourquoi ?
La pétrochimie européenne évolue et les opérations de consolidation peuvent entraîner des synergies, des spécialisations ou des rationalisations. Nous avons besoin de transparence sur les scénarios envisagés et leurs conséquences potentielles pour Berre. Avant la fin de l’année, Aequita doit dire si le site est appelé à croître, à se spécialiser, à accueillir de nouveaux développements ou simplement à être maintenu à court terme. Nous demandons à la direction une réponse officielle à cette question : considère-t-elle Berre comme un actif stratégique à pérenniser et développer ces cinq prochaines années ?
Les précédents évoqués par le puissant syndicat IG Metall en Allemagne doivent-ils faire craindre le pire pour Berre ?
Les organisations syndicales allemandes ont dénoncé des conséquences sociales de certaines restructurations dans des sociétés reprises par Aequita. Cela ne préjuge en rien des décisions qui seront prises pour Berre et nous ne voulons pas entretenir de rumeurs. Mais c’est une raison supplémentaire de demander des garanties écrites. Les représentants du personnel font également état de l’arrêt à venir d’une unité de production : il faut en clarifier le périmètre, le calendrier et les conséquences sur les emplois. Sur chaque point, les élus veulent des faits et une information loyale.
Qu’attendez-vous dès maintenant de la direction de Velogy et d’Aequita ?
Nous avons présenté aux salariés un projet d’accord collectif que nous souhaitons voir signé au plus tard le 5 novembre 2026, avec des engagements explicites de l’actionnaire. Nos priorités immédiates sont claires : obtenir une stratégie industrielle, sécuriser le financement du grand arrêt de 2029, préserver l’emploi et remplacer les départs, maintenir les effectifs et l’organisation indispensables au fonctionnement des unités. Nous demandons enfin un moratoire sur les changements organisationnels tant que cet accord et le plan industriel n’auront pas été examinés. Il faut sécuriser la situation avant d’engager des décisions irréversibles.
Sous l’impulsion de l’intersyndicale (CFE-CGC, CGT), la mobilisation du 15 octobre dernier a-t-elle changé la donne ?
Environ 500 salariés se sont réunis devant le site. C’est un signal fort : les inquiétudes sont partagées et les salariés veulent être entendus. Nous avons aussi alerté les pouvoirs publics locaux, la sous-préfecture, la Dreets, la Direction générale des entreprises et le tribunal de commerce. Un droit d’alerte économique a été engagé pour obtenir les informations nécessaires. Notre objectif n’est pas d’alimenter les rumeurs ni de préjuger des décisions d’Aequita : il est d’obtenir des réponses documentées, dans un cadre de dialogue social exigeant.
Quel message adressez-vous à l’actionnaire ?
Les salariés ont démontré leur engagement et les installations leur valeur industrielle. Il appartient à Aequita de démontrer, par des engagements précis, financés et vérifiables, qu’elle entend inscrire durablement Berre dans une dynamique de développement. Nous demandons une déclaration claire, une stratégie à cinq ans et des moyens adaptés. La CFE-CGC restera mobilisée en intersyndicale avec la CGT pour défendre les emplois, les compétences, la sécurité et l’avenir de ce site. Car un engagement qui n’est ni mesuré ni suivi ne constitue pas une véritable garantie.
Propos recueillis par Sophie Massieu