Au congrès CFE-CGC, la notion de performance en plein débat

22 juin 2026

En 2026, l'injonction est à la performance, la rentabilité, l'efficacité. Ces mots, autrefois réservés aux secteurs et métiers les plus exigeants, sont aujourd'hui sur toutes les lèvres, devenus la qualité première attendue du salarié dans un monde de plus en plus compétitif. Lors du congrès CFE-CGC de Strasbourg, Olivier Lluansi, professeur au Cnam et ancien conseiller Industrie et Énergie à la présidence de la République, et Areski Prieux, ingénieur agronome et membre de l'Institut Michel Serres, ont croisé leurs regards sur le système économique français et mondial. Leur objectif, répondre à la question posée par l'énoncé de la table ronde : « Renaissance économique : d'autres objectifs et d'autres solutions sont-ils possibles ? La performance et la robustesse peuvent-elles se conjuguer ? »

QUAND L’INTERDEPENDANCE ENTRAÎNE LA FRAGILITÉ

Olivier Lluansi, auteur de « Réindustrialiser, le défi d'une génération », a décrit ce qu'il appelle « le monde de la performance » : « Depuis 1945, la division internationale du travail a apporté prospérité et paix par l'interdépendance des nations, avec certaines se concentrant sur l'industrie et d'autres, comme la France, basculant vers une économie de services ». Mais ce modèle est aujourd'hui fissuré. Par la Chine tout d'abord, dont les aides publiques envers ses entreprises sont trois à huit fois supérieures à celles des pays européens, et par les États-Unis, qui ont opté pour une politique protectionniste. Dans l'Hexagone, l'orientation vers une économie de services a concentré la richesse dans les métropoles et désindustrialisé des pans entiers du territoire. Nourrissant, selon lui, la crise des Gilets jaunes : « Si quelqu'un n’est pas inclut dans le récit économique de la nation, il se demandera fatalement s'il en fait encore partie »

CHOISIR LA ROBUSTESSE PLUTÔT QUE LA PERFORMANCE ?

Areski Prieux, lui, a ouvert son intervention par un chiffre : « Nous avons perdu 10 000 emplois le mois dernier. » L'obsession de la performance et de l'efficacité au seul service de la rentabilité financière, prévient-il, ne garantit pas des succès pérennes : elle nous rend plus fragiles. « Un indicateur cesse d'être un bon indicateur quand il devient un objectif », martèle-t-il, comparant les modèles actuels à des arbres dotés d'une seule feuille gigantesque pour capter la lumière, qui se retrouveraient démunis dès la première bourrasque. « C'est la robustesse, cette capacité à rester stable à court terme et viable à long terme, peu importe les situations, qui doit être visée ». Pour l'obtenir, il faut justement accepter une part de sous-optimalité. Cette quête de robustesse, insiste-t-il, est devenue urgente. « Nous sommes passés d'un monde prévisible à un monde incertain, où l'écart-type est plus important que les moyennes. »

Pour eux deux, la coopération et l'ancrage territorial redeviennent des facteurs de résilience. Pour l'un, cette fragilité se traduit par une dépendance industrielle et territoriale. Pour l'autre, par une incapacité à absorber les chocs environnementaux, sociaux ou économiques.

DES PISTES POUR CONCILIER PERFORMANCE ET ROBUSTESSE

« Peut-on arrêter d'opposer performance et robustesse ? Le second peut-il être moteur du premier ? » C'est par cette question que Anette Burgdorf relance le débat. Areski Prieux rappelle alors que certaines organisations expérimentent déjà des formes de production et de gouvernance plus collectives, plus robustes et moins performantes, dans lesquelles la décision n'est plus concentrée uniquement entre les mains des actionnaires ou des directions. L'économie sociale et solidaire, qui repose sur cette logique de coopération avec son environnement plus large, et de lucrativité limitée, en est le meilleur exemple, d'autant plus qu'elle a prouvé sa résilience dans le temps.

Olivier Lluansi illustre, lui, une autre voie de conciliation : l'usine Toyota de Valenciennes, dans le Nord, spécialisée dans la production de petits véhicules. Selon lui, sa réussite repose autant sur son efficacité industrielle que sur la stabilité de son écosystème : « C'est la seule usine rentable de petits modèles en France, avec un système de relations de long terme avec ses fournisseurs », souligne-t-il.

La discussion a ensuite glissé vers la question du territoire : pour Olivier Lluansi, une entreprise ne peut plus se penser comme une entité isolée. Compétences disponibles, foncier, relations avec les élus, acceptabilité sociale des projets : ces paramètres, déterminants, restent trop souvent sous-estimés. Un constat qui change, selon les intervenants, la nature du dialogue social : le développement industriel ne peut plus être pensé sans interroger la manière dont les salariés y sont associés, ou non.

REPRENDRE LA MAIN SUR LES CHOIX ÉCONOMIQUES

Pour Areski Prieux, la robustesse ne dépend toutefois pas uniquement de l'organisation de la production. « Aujourd'hui, l'entreprise est possédée par l'investisseur », estime-t-il, regrettant un modèle dans lequel les impératifs financiers peuvent prendre le pas sur les enjeux humains, industriels ou territoriaux.

Face aux défis à venir, il plaide pour une évolution des modes de décision au sein des entreprises. Parmi les pistes évoquées figure la codétermination, qui associe davantage les représentants des salariés aux choix stratégiques de l'entreprise. « Peut-être que faire face aux défis de demain demandera de passer par la co-détermination, où l'entreprise est aussi entre les mains de ses salariés », avance-t-il.

L'ÉPARGNE SALARIALE, UN LEVIER ENCORE SOUS-EXPLOITÉ

Cette réflexion sur la gouvernance conduit également Areski Prieux à s'interroger sur le rôle de l'épargne salariale. Pour lui, les salariés disposent déjà d'un levier d'influence économique important, dont ils sous-estiment souvent la portée. Il critique notamment les mécanismes qui orientent l'épargne vers de grands fonds d'investissement internationaux, éloignant les centres de décision des territoires et des entreprises où la valeur est produite. « Arrêtons d'épargner pour BlackRock qui investit dans d'autres entreprises », lance-t-il devant les congressistes, plaidant pour des circuits d'investissement plus courts. Selon lui, « la boucle longue nous est préjudiciable, la boucle courte est un avantage pour nous ».

Malgré leurs approches différentes, les deux intervenants convergent finalement vers une même idée : la performance ne peut plus être le seul horizon des entreprises. « J'espère que nous retrouverons cette notion d'équilibre », conclut Olivier Lluansi. Un équilibre entre social, économique et environnemental, après plusieurs décennies largement dominées par la seule recherche de performance.

François Tassain

Rugby et syndicalisme, deux expressions de l’esprit d’équipe

Les congressistes ont également pu entendre le témoignage d'Emma Vernier et Meijda Ben Saim, joueuses de rugby et collaboratrices de LJA Sport, une structure dédiée à la promotion du sport féminin et des valeurs collectives du sport. À travers plusieurs exemples tirés de leur expérience sur les terrains, elles ont mis en avant les ingrédients indispensables à la réussite d'un collectif, rappelant que complémentarité des profils, bienveillance et absence de jugement sont aussi importantes que les compétences individuelles.

Les rugbywomen ont aussi insisté sur le rôle central de la communication. « Tout ce qui ne s'exprime pas s'imprime », ont-elles résumé, soulignant qu'une frustration non exprimée finit souvent par ressurgir de manière disproportionnée, et que les réussites méritent elles aussi d'être verbalisées et valorisées. La preuve que dans le sport comme dans l'entreprise, la réussite individuelle n'a de sens que lorsqu'elle contribue à faire avancer le collectif.