Fondée en 1969 à Cluses (Haute-Savoie), Somfy est le premier employeur privé du département. Ses 2 800 salariés en France (sur 6 500 dans le monde) conçoivent et fabriquent les automatismes et moteurs qui équipent les volets roulants, les portails et les stores de millions de foyers dans le monde. Depuis sa création, l’entreprise est synonyme de succès et de stabilité, avec un actionnaire familial soucieux du partage de la valeur, au point de n’avoir jamais eu de plan social, ni de grève… jusqu’à aujourd’hui.
Face à cette situation, les trois délégués syndicaux CFE-CGC au sein de SOMFY Charlotte Dhorne-Bouvard, Emmanuel Noyer et Geoffroy Dumont d'Ayot, nous ont raconté de l'intérieur les négociations, les acquis arrachés, mais aussi la mobilisation inédite et l’impact sur les salariés.
DE LA FINANCIARISATION AU PSE
Tout bascule fin 2022 quand, déjà majoritaire avec 73,9 % du capital et 84,2 % des droits de vote, la famille Despature lance une offre publique d'achat simplifiée (OPAS) pour sortir Somfy de la Bourse et porter sa participation à plus de 94 % du capital. « Cette opération, d'un montant de 1,1 milliard d'euros, a presque été entièrement financée sur la trésorerie de l'entreprise. Puis, l’année d’après, les dividendes pour les actionnaires ont presque doublé », constate amèrement Emmanuel Noyer.
S'ensuit une financiarisation accélérée de la gestion : mise sous contrôle des dépenses, quasi-gel des salaires, et des prélèvements massifs des résultats nets au profit des actionnaires. Selon les représentants syndicaux, en 2024, 166 millions d'euros auraient été prélevés sur 200 millions de résultat net. Idem en avril 2025, où la grande majorité du résultat net (166 millions sur 173 millions) remonte vers les actionnaires.
Dans ce contexte, le nouveau directeur général, Sébastien Picot, nommé en avril 2025, annonce fin janvier 2026 un plan de suppression d’environ 400 postes en France, justifié par la crise du marché de la construction. Mais selon les délégués syndicaux, le projet prévoit en réalité 420 suppressions nettes, auxquelles s'ajoutent trois fermetures de sites dans le Sud-Ouest concernant 60 à 80 personnes, invitées à rejoindre des sites en Haute-Savoie. Le chiffre maximum transmis aux syndicats atteindra finalement 485 licenciements potentiels (incluant les suppressions de postes et licenciement pour refus de modifications des contrats de travail), soit près de 20 % des effectifs français !
Le choc est brutal. « Nous sommes dans une région où la situation économique est difficile et où l'industrie est sous tension partout. En outre, notre entreprise fait appel à des compétences très spécifiques (logiciel, mécanique, électronique). Se repositionner avec de telles compétences dans ce bassin d'emploi, c'est très compliqué », souligne Charlotte Dhorne-Bouvard ».
Pour Geoffroy Dumont d'Ayot, « Ce PSE est une étape supplémentaire dans la désindustrialisation de la France, lié à un pilotage des entités par des indicateurs financiers qui sont là pour faire de l'argent à court terme, en prenant le risque de mettre en péril les activités opérationnelles du groupe. »
UNE MOBILISATION INEDITE
Après le début des négociations, les syndicats décident de mener une action d’ampleur nationale. Plus facile à dire qu’à faire, pour des employés assez inexpérimentés en la matière « Nous étions tous assez démunis au départ. Nous n'avions pas cette culture de la mobilisation et peu de retours d'expérience sur lesquels nous appuyer », reconnaît Geoffroy Dumont d'Ayot. Les représentants du personnel bénéficient alors de l’appui de la fédération et de la confédération CFE-CGC, qui apportent soutien juridique, conseils méthodologiques et retours d’expérience. « Ils ont immédiatement pris la mesure de ce qui nous tombait dessus et nous ont aidés à définir une stratégie », souligne Charlotte Dhorne-Bouvard.
L’aide est aussi venue de l’extérieur, grâce au soutien de la confédération et de militants venus prêter main-forte lors des temps forts de la mobilisation. « Lors de la journée de mobilisation, des délégués syndicaux sont venus nous rejoindre et nous accompagner, dont Bruno Azière (secrétaire national pour l’Industrie à la Fédération de la Métallurgie). C’est quelque chose qu’on tient à saluer », souligne Geoffroy Dumont d’Ayot.
La mobilisation prend rapidement de l’ampleur. Relayée par la presse locale puis nationale, elle conduit en avril à une rencontre avec la MIRE (Mission Interministérielle aux Restructurations d’Entreprises), rattachée au ministère de l’industrie, qui met en place un suivi régulier du dossier. Après une première journée d’action en mars, près de 450 salariés participent à une nouvelle mobilisation en mai dans la vallée de l’Arve, tandis que des actions sont organisées dans le Sud-Ouest, où plusieurs sites sont menacés de fermeture. Pour une entreprise qui n’avait jamais connu de conflit social d’ampleur, la démonstration est inédite.
DES GAINS ARRACHÉS DE HAUTE LUTTE
Face à une direction qui campe sur ses positions, les négociateurs tentent d’avancer sur tous les fronts, et lance plusieurs contre-propositions, tant sur les catégories professionnelles concernées que le nombre de postes menacés. « Sur la volumétrie des postes à sauver, nous avons réussi à obtenir gain de cause sur 20 à 25 % des postes », revendique Charlotte Dhorne-Bouvard.
Un autre combat est celui du soutien et des compensations pour celles et ceux dont le départ est inéluctable « Les mesures originelles étaient insuffisantes : on a proposé de mettre en œuvre des mesures transitoires de bien plus grande ampleur et que les plans d'actions soient plus fournis, avec plus de formation et plus d'accompagnement ».
Malgré cela, les délégués syndicaux CFE-CGC ont pu obtenir des avancées concrètes, comme la possibilité de mobiliser jusqu'à 24 mois de congé de reclassement pour formation longue, afin de se reconvertir. Une option décisive pour des salariés aux compétences pointues dans un bassin d'emploi où elles se repositionnent difficilement.
La direction n'avait, par ailleurs, pas du tout anticipé le sort des salariés en fin de carrière. Sa proposition initiale n’envisageait pas de volontariat pour les collaborateurs pouvant prétendre à la retraite à taux plein à horizon fin 2027, date de fin du plan de sauvegarde de l’emploi. Les négociateurs CFE-CGC et l’intersyndicale ont obtenu un déplafonnement total pour les accompagner jusqu’au déclenchement de la retraite à taux plein à fin 2028 en combinant le congé de reclassement et les dispositifs de compte épargne temps.
Les conditions de reclassement ont aussi été améliorées : un salarié retrouvant un emploi dans les huit premiers mois percevra désormais une prime de réversion équivalente à 60 % du congé de reclassement restant, contre 50 % auparavant.
Le principal point de négociation concernait les indemnités supra-légales. La direction proposait une majoration en pourcentage adossée à l’indemnité conventionnelle de licenciement (20 % pour les départs contraints, 40 % pour les volontaires), avec un minimum de 10 000 € et un plafond de 24 mois de salaire. Les syndicats ont obtenu des forfaits fixes de 20 000 € pour les moins de 50 ans et 30 000 € pour les plus de 50 ans, complétés par une prime d’ancienneté (0,3 mois de salaire ou 1 000 € par an pour un départ contraint au plus favorable, le double pour un départ volontaire). Une prime supplémentaire de deux mois de salaire est prévue en cas de retour rapide en CDI, et le plafond des 24 mois a été supprimé. Une innovation a également été introduite : le « volontariat de substitution », permettant à un salarié non concerné par le PSE de céder sa place à un collègue menacé.
Ces avancées, qui ne doivent cependant pas masquer l'ampleur du choc à venir : le PSE s'échelonnera sur quatre vagues jusqu'à fin 2027. Pour les représentants CFE-CGC, la mobilisation devra donc se poursuivre dans la durée, vague après vague, afin de s’assurer que les engagements négociés se traduisent concrètement sur le terrain.
UNE SIDÉRATION, PUIS LA COLÈRE
Malgré ces avancées, en interne, c'est toujours l'incompréhension qui domine. Annoncer un PSE alors que la situation financière reste, sur le papier, florissante, relève de l'inconcevable pour des salariés qui n'avaient jamais connu ce genre de secousse. Certains, par anticipation, démissionnent pour sécuriser leur avenir professionnel plutôt que d'attendre l'issue des négociations.
Pour absorber le choc, la direction a mis en place une ligne d'écoute baptisée Qualisocial. « On voit que la fréquentation de cette ligne augmente. C'est vraiment une ambiance très compliquée et très morose, où la sidération a laissé place à la colère. », observe Geoffroy Dumont d'Ayot.
Pour ajouter à la complexité du calendrier, les élections professionnelles, initialement prévues en juin 2027, ont été décalées à mars 2028, alors même que, selon Emmanuel Noyer, deux tiers des représentants du personnel sont eux-mêmes potentiellement concernés par le PSE qu'ils négocient. Charlotte Dhorne-Bouvard ne fait pas exception : « Dans ma catégorie professionnelle, le risque pour moi, c'est 20 % d'être licenciée en première vague. »
Mais au-delà des chiffres et du calendrier, c'est la relation de confiance entre les salariés et leur entreprise qui est impactée. « L’autre effet de ce PSE, il est sur les clients et les fournisseurs, qui se disent que l'entreprise va mal et qu'il vaut mieux s'associer à quelqu'un d'autre », analyse Geoffroy Dumont d'Ayot.
UNE SOLIDARITÉ QUI DÉPASSE SOMFY
La vallée de l'Arve n'est pas seule à traverser la tempête. À Bonneville, à quelques kilomètres de Cluses, l'entreprise Emerson vient d'annoncer la fermeture de son site, menaçant 140 emplois. Contactée par cette dernière, l'équipe CFE-CGC de Somfy a partagé avec Emerson son expérience toute fraîche des négociations et l'aide à structurer ses premiers pas. Ceux qui avaient besoin d’un accompagnement deviennent à leur tour une ressource pour d'autres équipes syndicales. Une boucle naturelle pour Charlotte Dhorne-Bouvard : « Je suis convaincue qu'on n'aurait sans doute pas obtenu ce qu'on a obtenu sans l'appui de la fédération et la montée au national ». D’où l’importance de la capacité du syndicat à outiller ses militants de terrain face à ce type de restructuration.
François Tassain

